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Trans Sans Papiers

21 avril 2006 Marine-Olivia


"Pas besoin de venir du Bouthan ou de Papouasie pour être sans papier..."

Il existe aujourd’hui, en France, une catégorie de personnes dont on parle peu, qu’on méprise souvent et qui éprouve de profondes difficultés à obtenir une reconnaissance légale.

Malgré sa condamnation en avril 1992, la France persiste dans ses réticences vis-à-vis de cette population et contribue à la détérioration de ses conditions de vie déjà précaires.

Même si l’évolution des mentalités et des mœurs doit être constatée, pour ce petit nombre réduit au silence, trouver un emploi et un logement relève de la conquête de l’impossible.

Ce sombre tableau ne désigne nullement quelque émigré venu de lointaines contrées ou de dangereux détenus convaincus de crimes abominables mais, plus simplement, des Françaises et des Français comme on en croise quotidiennement.

Ils sont plus connus sous l’adjectif de « Transsexuel(le)s ».

Rangeons les stéréotypes et autres visions voyeuristes pour bien cadrer la situation actuelle : Médecins, avocat(e)s, ouvriers, caissières ? Sans le savoir, vous en rencontrez sans doute tous les jours et certain(e)s sont peut-être vos ami(e)s ; voire des membres de votre famille. Toutes les familles ont leurs secrets.

Si la Transidentité (terme jugé moins péjoratif que Transsexualité) n’est pas une psychose, elle reste encore confinée au domaine psychiatrique, dans le tiroir des névroses. Son origine reste indéterminée mais certaines recherches récentes, menées en Suède, laissent toutefois entrevoir des bases génétiques et des déclencheurs multiples. Cet étrange sentiment d’appartenir à l’autre sexe ne date pourtant pas d’hier et il suffit de jeter un regard à son manuel d’Histoire pour s’en convaincre.

Depuis la régente Hatchepsout jusqu’au Chevalier d’Eon en passant par les Enariens, le culte de Cybèle et l’empereur Elagabal, l’élément transidentitaire est une constante de l’humanité. Certaines époques ont célébré cet état, d’autres l’ont sévèrement réprimé, comme on peut le lire dans le journal de voyage de Montaigne. Autres lieux, autres mœurs, Trans et homosexuels sont aujourd’hui pourchassés et assassinés en Irak, sous les yeux indifférents de l’armée d’occupation américaine.

L’Histoire bégaye tragiquement.

Aujourd’hui, sous nos latitudes, ce sont les avancées médicales, la tolérance et le désir de compréhension de ce trouble ont rendu les « transitions » d’un sexe à l’autre possibles.

Les parcours médicaux et juridiques n’en sont pas moins longs, difficiles et ne s’effectuent encore trop souvent que lorsque le mal-être atteint un point critique. Selon certaines statistiques, les taux de suicides de ces citoyen(nes) à part entière seraient treize fois plus importants que parmi les populations dites « normales ».

Combien de familles pleurant un de leurs proches resteront-elles à jamais dans l’ignorance des raisons qui ont pu le pousser à cet acte désespéré ?

Comment parler posément de ce qui est encore considéré comme une catastrophe familiale ?

Malgré les structures d’information, d’aide et d’accueil, le silence est un assassin discret qui est certain de ne jamais manquer d’ouvrage

Le rejet de la différence est-il un sentiment enraciné, venu du fonds des âges, dans le cœur des hommes ? Vaste débat. Récemment, diverses lois ont été votées pour réprimer les comportements discriminatoires basées sur l’âge, l’état de santé ou l’orientation sexuelle, mais, curieusement, les Trans n’y ont pas été inclus(e)s. Minorité sans doute oubliée par un Etat conservateur qui a d’autres chiens à peigner ; on se souviendra du Sénateur Caillavet qui, en 1981 et 1982, avait déposé un projet de loi Trans à l’Assemblée Nationale et avait dû faire face à nombre de sarcasmes et de sourires goguenards.

Ces lacunes juridiques sont plus que jamais un blanc-seing pour toutes les dérives des Trash-TV comme on a pu récemment le découvrir sur TF6, avec « Myriam et les Garçons », émission présentée par Vincent Mac Doom, ou encore lors de la campagne actuellement diffusée de l’Opel Mériva.

Loin des groupes de discussions et des associations, la transidentité peut se révéler très difficile à porter par la plupart des personnes concernées qui n’ont qu’une hâte ; l’abandonner en normalisant leur nouvelle vie. Cette « détranssexualisation est un long chemin qui ne prend véritablement son sens que lorsque l’individu est « synchrone », non seulement avec lui-même mais également avec sa soif de reconnaissance et d’intégration dans la Société.

Le changement d’Etat-civil, obtenu de haute lutte en 1978, reste la réalisation suprême de cette démarche et le meilleur moyen d’échapper à la marginalité.

Malgré cela, les disparités de traitement entre Tribunaux de Grande Instance, la lenteur des procédures et la rigidité de l’Insee entretiennent un inconfort et précarisent l’intégration des personnes concernées. Devoir présenter des papiers d’identité qui vous sont devenus étrangers s’apparente trop souvent à un calvaire.

Le constat est sévère : La Justice républicaine se révèle non seulement incapable de protéger les Trans d’agressions qui sont des appels potentiels à la haine, mais est à l’évidence toute aussi impuissante à harmoniser les jurisprudences des tribunaux concernant les changements d’Etat-civil.

Comment, en 2006, certains TGI peuvent-ils encore imposer des expertises aussi vexatoires qu’inutiles à des personnes ayant terminé un parcours difficile alors qu’en d’autres provinces, cette démarche n’a qu’un aspect administratif ? L’unité de l’Etat ressemble de plus en plus à un leurre.

Méconnaissance de la problématique, rigidité des législateurs, longueur des procédures et mentalités obsolètes font que, décidemment, il n’est nul besoin de venir du Bouthan ou de Papouasie pour être sans papier.

Marine-Olivia Mutatis Mutandis